Entretien avec Roger Anglument  directeur de la Concorde

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Un livre sur un journal plus que centenaire : La Concorde. Pourquoi  ?

La Fraternité puis La Concorde ont retracé un siècle d’histoire. C‘est donc une sorte de témoignage, témoignage sur la vie locale mais aussi sur les événements nationaux et internationaux.
Le journal a contribué à renforcer l’identité du sud du département et en même temps  il s’est largement nourri de cette identité.

J’ai cherché, dans ce livre, à comprendre les sources et les articulations des différentes facettes du journal: l’attachement à la République , la volonté d’éduquer le lecteur pour transformer le monde, l’affirmation d’une pensée libre qui s’opposait à la fois au cléricalisme et à la libre pensée, l’importance de la responsabilité individuelle, le pacifisme, la politique au service de la morale.

Le titre La Concorde est toujours accompagné de la phrase : « Par le Droit, Pour la République  ». A quoi correspond cette profession de foi ?
Cette devise est placée en exergue du journal depuis le premier numéro de La Fraternité. il n’y a pas un numéro du journal sans qu’elle n’ait été présente.
Elle s’est inscrite à la une, comme une sorte de fanion permanent des idées républicaines, même si la notion de république a évolué au cours du siècle. Ce n’est pas la même chose de s’affirmer républicain au début du siècle dernier et aujourd’hui. Lors de la création du journal, le système politique républicain était en effet fortement contesté par les partis de droite, il le sera jusqu’à la deuxième guerre mondiale.

« Par le Droit, pour la République  » affirme que le Droit, c’est à dire l’instrument de la justice est le moyen indispensable pour construire la République. Cela sous entend que la république doit être sociale bien sûr, qu’elle doit assurer la liberté, l’égalité, la fraternité entre les citoyens pour être juste (autre devise), cela veut dire aussi que le droit est un des piliers de la République Universelle , idée qui vient en droite ligne de la Philosophie des Lumières et de la Révolution Française.

Dans le courrier des lecteurs du 14 janvier 1905, un des « abonnés coopérateurs », propose de modifier la devise pour qu’elle devienne « par le Droit Pour la République , pour l’Humanité ». La Rédaction ne le suit pas. Elle écrit dans sa réponse : « le Droit, c’est la loi réalisant la justice… La République , c’est le gouvernement du peuple par le peuple. Nous la voulons en France tout d’abord, certes. Mais au mot peuple nous ne donnons pas de frontières; nous saluons, par avance, le jour où, toute servitude étant abolie et toute haine éteinte, l’Humanité communiera en une immense République. »

    Aujourd’hui la Concorde , avant guerre La Fraternité. pouvez-vous nous rappeler comment est né ce journal ?

   
Une note de police de 1905 indique que le journal a été « fondé par quelques personnalités marquantes de Lezay et des environs, fondé dans un but de propagande républicaine ».
Le premier Conseil d’administration est composé d’instituteurs, de pasteurs et de responsables radicaux.

   
Une autre note de police du 6 octobre 1911 précise que le journal « a une réelle influence sur les électeurs protestants de l’arrondissement. »

    Le premier numéro, dans son éditorial, présente le « Programme de La Fraternité  » : « renseigner la démocratie rurale et défendre vigoureusement ses droits. » La Fraternité est donc bien un journal d’opinion qui paraît dans un contexte politique et social qui oppose les républicains à la droite, en particulier, au travers de l’affaire Dreyfus, de la séparation des Églises et de l’État, de l’institution de l’impôt sur le revenu et du congé hebdomadaire.

    Bien que journal d’opinion La Fraternité a toujours été attachée à la « libre discussion ».
La Fraternité a toujours ouvert ses colonnes aux défenseurs de la République. Ce qui importait c’était de susciter le débat afin que le lecteur puisse se faire lui-même sa propre opinion. Mais le débat ne s’instaurait qu’entre républicains.

    Cela était vrai sur les sujets politiques mais aussi sur ce que l’on appellerait aujourd’hui les sujets de société. C’est ainsi que différentes opinions pouvaient s’exprimer dans le journal. Bien sûr seuls les articles signés La Fraternité engageaient la rédaction de l’hebdomadaire. Il arrivait parfois que la rédaction joue un rôle de modérateur entre deux contradicteurs. Il est arrivé aussi que le journal soit pris à partie, ce fut en particulier le cas lorsque le député Goirand fut mis en cause pour tenir un double langage sur l’alcoolisme.

    Semaine après semaine La Fraternité a suivi et commenté les grands bouleversements historiques de la France

   
Oui. Je crois que le journal était devenu au fil du temps un repère, une balise, qui était attendu chaque semaine. On trouve trace des grands moments historiques, je l’ai montré pour la séparation des Églises et de l’État, pour l’affaire Dreyfus, pour l’affaire des fiches au tout début de la création du journal, mais on retrouve aussi le Front populaire, la Guerre d’Espagne, la montée du nazisme et Munich, et après guerre 1939 - 40 la guerre froide et les événements d’Algérie qui n’avaient pas encore l’appellation de Guerre d’Algérie. Il y avait dans le journal une véritable chronique des événements du monde entier qui côtoyaient les annonces locales et la vie des villages du Mellois.

    Et même pendant la guerre 14-18 le journal a continué à paraître !

   
Oui, pas un numéro n’a manqué. Naturellement le format a changé par manque de papier, les articles étaient visés par la censure. Le rédacteur en chef, George Cadier, et le directeur Honoré Canon, étaient au front. Pourtant régulièrement leurs articles arrivaient au siège du journal. La place de Madame Canon et de son jeune fils George a souvent été soulignée après le conflit par George Cadier. Georges Canon mourra du reste pendant la guerre. Le journal exprimera toute son admiration à ce « poilu de l’arrière ».
    J’ignore par quel réseau l’information pouvait circuler, mais on peut toutefois, à travers plusieurs exemples, mesurer la rapidité de transmission. La mort au front du pasteur De Richemont, un des fondateurs de la Fraternité , survenue le 15 février 1915, fut annoncée dans l’édition du 27 février…, si l’on tient compte des délais de fabrication du journal on mesure bien la rapidité de transmission des informations.

    Après la guerre, La Fraternité cède la place à la Concorde. Beaucoup de journaux en France ont été contraints à changer ainsi de titre. Diriez-vous qu’il y a eu une continuité éditoriale entre la Concorde des années cinquante et La Fraternité des premiers jours ?

   
Effectivement le journal ayant continué à paraître jusqu’en juin 1942, tombe sous l’arrêté de septembre 1944 qui interdit tout journal ayant été publié sous l’occupation. Il est intéressant d’expliquer dans quelles conditions la Fraternité a été interdite. Le journal du 4 avril 1942 est double. Le premier destiné à la censure reproduit un article à la gloire de la jeunesse française, le second en nombre restreint est destiné aux seuls sociétaires, il publie une lettre du pasteur Boegner au grand rabbin de Paris, lettre qui apporte le soutien de l’Église protestante aux juifs persécutés.
    Le 20 Juin 1942, le journal est interdit. Il ne reparaît qu’en 1946 sous le titre La Concorde.

    Peut-on alors parler de continuité éditoriale? Je ne le crois pas. Le monde a beaucoup changé après avoir traversé deux guerres mondiales. La création du journal a été contemporaine de la création du parti radical, on peut dire que la ligne éditoriale a suivi l’évolution de ce parti. En 1904, il était pratiquement révolutionnaire et remettait en cause l’organisation sociale. Au fil des années, il est devenu un parti de gouvernement, le Parti socialiste de Jaurès puis de Blum et le Parti communiste sont venus le concurrencer sur sa gauche. Peu à peu les radicaux  sont devenus un parti d’appoint sur le plan électoral, leur message politique est devenu flou.
    Trois choses sont restées comme une permanence de la ligne éditoriale : l’ancrage dans le local par le réseau de correspondants du journal et les petites annonces, la volonté d’ouvrir ses colonnes au débat contradictoire pour que le lecteur se forge sa propre opinion et surtout peut être l’attachement aux valeurs de la République.

    Celui-ci s’est traduit par une défense constante de l’école laïque et paradoxalement par la justification de l’intervention en Algérie. Alors que la colonisation était fortement dénoncée comme amorale au début du journal, le maintien de l’intégrité territoriale d’une République une et indivisible et l’entrée dans la guerre froide permettaient de justifier «  les événements d’Indochine ou d’Algérie».
    Il faut dire aussi que les fondateurs avaient vieilli et que les grandes plumes de La Fraternité avaient pratiquement disparu. George Cadier en particulier, a peu écrit après la guerre.

    L’histoire de La Fraternité puis de La Concorde est ancrée dans l’histoire des courants de pensée du Mellois et des Deux Sèvres. Comment ont pu cohabiter si longtemps dans un même journal des opinions issues du protestantisme, du radicalisme et de la franc-maçonnerie ?
   
 
    Si les opinions dont vous parlez, ont pu cohabiter dans le journal, ce n’est pas par hasard. C’est forcément qu’elles avaient des choses en commun. Il serait prétentieux et réducteur de chercher à montrer la parenté entre le radicalisme, le protestantisme et la franc-maçonnerie en quelques lignes.
    Ce qu’il y a en commun c’est sans aucun doute, l’affirmation permanente de la liberté de conscience et de la liberté de penser, de croire ou de ne pas croire, et par là, une éthique de responsabilité et du choix qui amène à penser la politique en terme de morale.
    C’est aussi la foi en l’éducation comme outil de construction du progrès de l’humanité. Il faut éduquer le peuple, l’informer, l’aider à se forger sa propre opinion, défendre la laïcité contre les cléricalismes, faire vivre l’esprit critique. C’est par cela que le monde se transformera vers plus de justice et de fraternité.
    On est ici très loin de la conception marxiste de l’histoire qui voit dans la lutte des classes le moteur de l’histoire et du progrès. La Fraternité affirmera être pour la fraternité des classes et non pour la lutte des classes.
    Ce qu’il y a enfin en commun c’est la conception de l’universalité des valeurs de la République , la référence omniprésente à la Révolution française et la croyance dans le progrès de l’humanité.

    Cette cohabitation entre ces différents courants de pensée, s’est bien sûr faite aussi au travers des hommes qui ont construit le journal, de nombreux collaborateurs étaient en effet radicaux et protestants, un bon nombre aussi était également francs-maçons, même si l’appartenance à la franc-maçonnerie reste parfois difficile à établir.

    La Concorde
ce sont aussi quelques grandes signatures.

   
Oui, on croise au travers des articles des grands noms : pasteurs, hommes politiques ou universitaires, citons en quelques uns :
    George Cadier
le rédacteur en chef de La Fraternité bien sûr, mais aussi pendant la période de juin1940 à juin 1942     Marc Jospin, pasteur à Vitré.

    Marc Rucart
tient longtemps « les causeries républicaines », il fut député des Vosges, ministre de la justice puis ministre de la santé publique dans les gouvernements du Front populaire, de Chautemps et de Ramadier. Grand Maître de l’obédience maçonnique du Droit Humain, il fonda le réseau de résistance Patriam Recuperare.

    Eugène Réveillaud
député de la Charente inférieure, brillant acteur de la séparation des Églises et de l’État ;

    Charles Rousseau
écrivit les articles sur la politique extérieure, Mellois d’origine, protestant, il fit une brillante carrière de juriste international, publiant de nombreux ouvrages qui font encore référence. Charles Rousseau a donné son nom à un concours universitaire de droit international ouvert aux universités du monde entier.

  
Charles Gide, également professeur de droit au Collège de France, défendit ses idées sur la coopération, rencontre des principes démocratiques et de l’efficacité économique. Il concevait le principe de solidarité inhérent à la coopération comme une voie médiane entre le capitalisme et le marxisme.

    Disons enfin que Paul Ricoeur, décédé il y a quelques mois, philosophe, mondialement connu, fut membre du conseil d’administration de la Fraternité. Il écrivit de nombreux articles en particulier sur le pacifisme et la laïcité.

    Depuis plusieurs années, de journal d’opinion, La Concorde est devenu journal d’informations. Il a suivi en cela une tendance générale de la presse française. Comment l’auteur mais aussi l’élu que vous êtes analyse cette évolution ?


  
 Je crois d’abord qu’il faut bien préciser les termes de votre question, qui aurait tendance à opposer, de manière frontale, presse d’opinion et presse d’information. Le risque est sans doute de caricaturer les choses en considérant que la presse d’opinion appartient au passé et qu’elle n’est qu’une presse partisane, alors que la presse d’information est moderne et nécessairement plurielle dans son expression.
  
 Le projet de la Fraternité de créer une « coopérative intellectuelle » était bien clair. Il s’agissait d’éduquer le lecteur pour lui permettre de forger sa propre opinion. Le journal avait en quelque sorte cette vocation pédagogique. Même si, nous l’avons vu, ses rédacteurs étaient proches du parti radical, La Fraternité n’a jamais été au service d’un parti politique. Et par exemple George Cadier, rédacteur en chef, démissionna de son poste pour se présenter aux élections de 1919.

    Il ne faut pas cependant nier les évolutions de la presse. La concentration des titres, la presse gratuite, l’apparition des médias, radio puis télévision et maintenant internet tout cela a bouleversé le paysage de la presse au point de renforcer de manière considérable le poids des médias dans la vie publique. Dans une société de l’image et du paraître, les médias apparaissent de plus en plus, non comme le support de l’information, mais comme le fabriquant de l’opinion.

    Ainsi donc, par un retournement surprenant, les médias d’information ont tendance à devenir les outils de la désinformation. Juste un exemple : le traitement de l’information après la finale du mondial de football sur France 2 : une heure complète au 13 heures, et une heure complète au 20 heures du lundi 10 Juillet, et pas un mot sur le monde et la politique française !

    Il y aurait beaucoup à dire sur les rapports souvent ambigus entre le microcosme politique et le microcosme médiatique. Un homme ou une femme politique peuvent ils aujourd’hui exister sans les médias ? Quelle puissance destructrice les médias peuvent-ils avoir par rapport à une personnalité ?

  
Quitte à passer pour un ringard, je suis convaincu que la formation de l’esprit critique, le débat contradictoire, la mise en question des choix de société, en un mot la question du sens sont toujours les principes sur lesquels doit s’appuyer une presse digne de ce nom.

 
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Dernière modification : 15 août 2006